L’impact de la vie dans la rue sur les enfants : le processus de désocialisation

27.06.24 | Centre de Ressources

Basé sur l’expérience du Samusocial International et celle de notre équipe éducative locale, cet article met en lumière la réalité des enfants des rues et le processus de désocialisation qu’ils subissent. 

Privés de leurs repères sociaux ordinaires, ces enfants voient leur rapport au temps, à l’espace, aux autres et à eux-mêmes profondément modifié. Cet article explore ces transformations et leur implication sur la vie et l’avenir de ces jeunes vulnérables.

Modification du rapport au temps : une perte des rythmes vitaux

La vie dans la rue oblige les enfants à s’adapter de manière extrême, perturbant profondément leurs rythmes biologiques. 

Leurs cycles de veille et de sommeil deviennent irréguliers en raison de l’insécurité constante et de la nécessité de saisir chaque opportunité pour obtenir de la nourriture ou de l’argent. 

Cette instabilité affecte également leurs habitudes alimentaires, rendant le temps indéfinissable, sans événements marquants pour structurer leur quotidien.

Modification du rapport à l’espace : l’enfermement dans des territoires

Les enfants des rues se regroupent autour de points fixes, formant des territoires stratégiques souvent situés près de marchés, gares, lieux de culte ou bars, où des opportunités économiques existent (travail, mendicité). Ces endroits sont également choisis pour leur sécurité relative pendant la nuit et en raison du grand nombre de passages.

Ce confinement progressif dans des espaces territorialement définis renforce leur incapacité à quitter ces zones, illustrant un enfermement physique et psychologique.

Modification du rapport à autrui : logique de groupe et accrochage à un protecteur

Les enfants des rues, bien que vivant en groupes, n’évoluent pas dans de véritables communautés fondées sur une volonté de vivre ensemble. Ces groupes se forment autour de territoires partagés, souvent par nécessité plus que par choix

Ce regroupement n’entraîne pas une réelle socialisation ni protection, mais plutôt une cohabitation imposée par les circonstances.

L’une des dynamiques sociales les plus marquantes dans la rue est l’accrochage à un leader. 

Ce leader, généralement le plus expérimenté ou le plus “fort”, offre “protection” et identité aux membres du groupe en échange de leur loyauté et souvent de leur soumission. 

Cette relation de dépendance est complexe : le leader devient d’abord un repère sécuritaire et identitaire pour les enfants.

Cependant, cette dynamique a un coût élevé. En échange de la protection et de l’identité, les enfants acceptent souvent des formes d’exploitation, qu’elles soient économiques ou sexuelles. 

Le leader utilise son autorité pour maintenir un contrôle strict sur les membres du groupe, limitant leurs interactions avec l’extérieur et renforçant une “tyrannie affective”. Cette forme de manipulation émotionnelle rappelle une logique sectaire où l’individu est subordonné au groupe et au leader.

Le leader lui-même est souvent en détresse psychologique, nécessitant une attention particulière. En intervenant auprès des leaders et des membres du groupe, il est possible d’entamer un processus de reconstruction sociale et psychologique pour ces enfants.

Modification du rapport au corps : négligence et exposition aux risques

La désocialisation affecte également le rapport des enfants à leur propre corps. Loin de s’approprier leur corps, ils manifestent des comportements de négligence, particulièrement visibles dans le manque d’hygiène. 

Cette négligence n’est pas uniquement le résultat de la pauvreté ou du manque d’accès à des installations sanitaires. Elle est aussi une manifestation de la perte de repères sociaux et de l’absence de l’influence protectrice et éducative d’un foyer. 

Le concept même de prendre soin de son corps devient flou pour ces enfants, pour qui la survie quotidienne prime sur tout le reste

Anesthésie Corporelle

Beaucoup d’enfants des rues développent une sorte d’insensibilité à la douleur. Cette anesthésie corporelle se traduit par une absence de demande de soins médicaux même lorsqu’ils sont gravement blessés. 

Cette indifférence à la douleur physique est pour certains exacerbée par l’usage régulier d’alcool ou des drogues, qui engourdissent les sens et fournissent une échappatoire temporaire à leur réalité.

L’importance de la “bobologie”

Les interventions des équipes mobiles d’aide lors des maraudes et des actions de « bobologie » jouent un rôle crucial pour rétablir ce lien. 

En prenant soin d’eux et en traitant leurs blessures, ces équipes offrent bien plus que des soins physiques : elles réinstaurent un sentiment de dignité et d’importance personnelle souvent perdu dans leur quotidien difficile. 

Ces moments d’attention et de traitement médical contribuent à rétablir non seulement leur santé physique, mais aussi leur estime de soi, ouvrant la voie à une amélioration progressive de leur hygiène personnelle et de leur bien-être général.

Le processus de désocialisation des enfants des rues est un phénomène complexe et multidimensionnel. 

La modification de leur rapport au temps, à l’espace, aux autres et à eux-mêmes illustre la gravité de leur situation. 

Chaque enfant vit ce processus de manière unique, nécessitant des interventions adaptées pour leur offrir une possibilité de réintégration sociale. 

Il est impératif de reconnaître ces dynamiques pour mieux comprendre et aider ces jeunes à retrouver des repères et reconstruire leur vie loin de la rue.

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