Depuis le mois de juin 2018, Mialy et Santatra interviennent tous les mois auprès de Grandir à Antsirabe, en alternance. Leur métier ? Psychologue. Leur mission ? Accompagner l’équipe du Programme de Protection des Enfants des Rues (PPER) dans son travail auprès des enfants. Depuis avril 2019, ils réalisent également des entretiens individuels auprès des enfants hébergés par le Centre d’Hébergement Temporaire (CHT) de l’association.

1. Première mission : la réunion de synthèse avec le PPER

Tous les mois, une réunion de synthèse rassemble le ou la psychologue et tous les acteurs du PPER : Noro, la coordonnatrice du programme ; les éducateurs.trices du CHT, des AJ (Activités Jour), de l’AS (Accompagnement Social) et de l’EMA (Equipe Mobile d’Aide ou “maraude”) ; Nandrianina, la responsable sensibilisation ; et la personne en appui technique au PPER. Une belle assemblée !

Cette réunion permet de se pencher sur le cas particulier d’un enfant. Il est choisi en concertation entre l’équipe d’éducateurs du CHT et Noro : par exemple, parce que le jeune pose des problèmes, ou ne se comporte pas comme d’habitude.

 Et si on assistait directement à la réunion avec la psychologue ?

Mercredi 14h : toute l’équipe du CHT se réunit autour de la grande table. Mialy préside, devant le grand tableau qui ne restera pas blanc bien longtemps. Arsène prend la parole et procède au compte-rendu de la réunion du mois dernier qui portait sur le cas de Jonas* : Mialy demande à l’équipe si elle a constaté des évolutions dans son comportement et s’ils ont d’autres questions à partager.

Arsène évoque ensuite Henry*, qui se montre très agressif depuis quelques temps : c’est son cas qui sera étudié aujourd’hui. Cela commence par la lecture de son “rapport de situation”, un document qui recense l’ensemble des informations connues à son sujet : son âge, le temps passé en rue, les raisons du départ du foyer familial, la date à laquelle il est arrivé au CHT etc. Le reste de l’assemblée, studieuse, prend des notes en silence. La problématique rencontrée avec Henry est ensuite expliquée et la discussion se lance entre l’équipe et Mialy.

Du cas particulier au concept général

Dans un premier temps, la thérapeute écoute les exemples donnés par les éducateurs. Parfois, elle intervient, pose quelques questions pour approfondir le comportement d’Henry, les réactions des éducateurs, griffonne quelques notes.

Une fois les éléments en main, Mialy reprend la parole et commence l’analyse. Elle recouvre la partie gauche du tableau de mots clefs, pour définir les agissements d’Henry (“test de cadre”, “rigole souvent”, “provocation”…). De nombreux concepts d’éducation sont abordés : le symbole de la sanction, le lien de confiance entre l’éducateur et l’enfant, la responsabilisation etc.

Tout le monde est très à l’écoute, les éducateurs posent à leur tour des questions et rebondissent avec de nouvelles anecdotes : le stylo Velléda ne chôme pas. Mialy donne des conseils aux éducateurs, en s’appuyant sur des théories et techniques de communication telles que la Communication Non Violente (CNV). Elle traduit l’agressivité d’Henry en besoins auxquels il faut apporter des réponses adaptées et propose des solutions aux éducateurs.

Du problème à la solution

Noro, silencieuse depuis le début de la réunion, intervient : “on n’évoque que ses défauts à cet enfant, mais il a bien des qualités !”. Mialy reprend le stylo et se positionne cette fois devant la partie droite du tableau : une fois l’énumération faite, la liste est longue ! Au fur et à mesure des échanges, des explications puis des solutions sont trouvées au problème d’agressivité d’Henry : elles sont inscrites sur la partie centrale du tableau, tandis que la partie gauche est effacée. La prise de notes de Mialy n’a rien d’hasardeux.

Pour finir, la psychologue demande à l’équipe si elle arrive à appliquer la CNV dans sa communication avec les enfants. Les éducateurs expriment leurs difficultés, partagent leur expérience et, parfois, des rires libérateurs ! Outre le fait de dédramatiser les situations, cet échange permet à Mialy de poser des mots et des concepts sur les récits. Elle insiste également sur l’importance de la formulation des choses, dans la communication avec le jeune : par exemple, dans certains cas, imposer n’est pas la solution et il est préférable de mettre en valeur les conséquences positives de faire ou ne pas faire quelque chose.

En fin de séance (qui a tout de même duré 2h30 !), l’équipe du PPER se concerte et décide du thème à aborder deux jours plus tard, lors de la formation mensuelle : la notion de cadre.

2. Deuxième mission : formation thématique du PPER

Au-delà des cas particuliers, les éducateurs peuvent rencontrer des difficultés sur des thématiques qui concernent tous les enfants accueillis au CHT : la gestion de l’agressivité ou de l’alcoolisme, les différents stades de développement de l’enfant et de l’adolescent, les étapes de la sexualité, émotions versus sentiments, empathie versus compassion etc.

Ces sujets font l’objet d’une deuxième séance mensuelle en compagnie de Mialy ou Santatra. L’objectif ? Avant tout, mettre les éducateurs à l’aise avec ces sujets : dédramatiser, casser les tabous, oser parler des choses. Ce n’est qu’une fois confiants sur une thématique qu’ils pourront l’aborder sereinement avec les enfants. Le choix du contenu de la séance répond à un besoin formulé par les éducateurs ou est proposé par le ou la psychologue.

Les comportements à éviter

Mercredi, les éducateurs ont demandé à Mialy comment faire pour éviter que les plus jeunes enfants du CHT ne se laissent influencer par les plus âgés. La thérapeute a reformulé ce besoin pour l’intégrer à une problématique plus globale : comment poser le cadre ?

Pour aborder ce thème, l’équipe évoque les problèmes d’agressivité de Tom*, qui insulte les éducateurs et frappe les enfants plus jeunes. Mialy rappelle alors l’importance de connaître l’âge du jeune avant de prendre des mesures. L’éducateur doit différencier sa manière de s’adresser à lui, selon qu’il a plus ou moins de 15 ans : rappelez-vous vos 16 ans, aucun ado digne de ce nom ne supporte qu’on lui parle comme s’il en avait 10 !

L’adulte référent doit également être en mesure de ne pas prendre personnellement les comportements agressifs que le jeune lui adresse. Elles reflètent plutôt un mécanisme de défense immature qui lui permet d’exprimer sa personnalité et d’extérioriser ses problèmes. Enfin, interdiction de faire une comparaison entre deux individus : elle ne peut se faire qu’entre le « Moi d’avant » et le « Moi d’après » d’un même enfant.

“Mais alors, que faire ?”

Un petit exemple nous a permis d’explorer une foule de concepts ! Avec Mialy, on va du particulier au général, toujours. Après avoir vu « ce qu’il ne faut pas faire », on passe à “mais alors, que faire ?”. Mialy insiste sur le partage d’expérience : partir d’un exemple réel pour transmettre des messages à l’enfant de manière indirecte. Rivo, éducateur au CHT, rebondit : durant l’activité football de la veille, le coach a pris en exemple les Baréas [l’équipe nationale malgache] pour illustrer l’importance de l’entraînement, du travail et de la persévérance pour réussir. Dans l’assemblée réunie autour de Mialy, les concepts font mouche, les connexions se créent.

On n’aurait pas un peu perdu le thème de départ, ce fameux cadre ? Pas du tout, Mialy récapitule les apprentissages et conclue : le rôle de l’éducateur est d’accepter l’enfant qui se présente à l’association tel qu’il est, accompagné de son caractère, son passé et ses difficultés. Il serait vain d’essayer de modifier ces éléments pour les faire rentrer dans un cadre. La solution : tout d’abord, conscientiser l’enfant, c’est-à-dire lui montrer la réalité d’une situation, en adoptant une posture neutre et objective. Puis, le responsabiliser : “voilà les options qui se présentent à toi, voilà les conséquences positives et négatives qui en découleront, à toi de choisir, en toute connaissance de cause”. Cadre = faire prendre conscience + responsabiliser = faire assumer la décision. CQFD !

3. Troisième mission : intervention au CHT auprès des enfants

À l’origine destinée aux éducateurs, l’action des psychologues s’est ensuite étendue aux enfants accueillis par le CHT, depuis mars 2019. Une fois par mois, toujours en alternance, chaque thérapeute vient passer une soirée au CHT. Cela leur permet, tout d’abord, de se confronter à la réalité de la vie du centre : aux difficultés vécues quotidiennement par les enfants et à la complexité pour les encadrants de gérer un groupe de jeunes dont les seules références sont leurs habitudes de rue. Ils peuvent ainsi recueillir des exemples concrets à travailler en formation ou en réunion de synthèse ; soumis à l’épreuve de la réalité, les conseils donnés aux éducateurs gagnent également en pertinence.

Le deuxième objectif pour le ou la psychologue est de réaliser un entretien avec un enfant, choisi par les éducateurs : il peut s’agir du cas étudié en réunion de synthèse, ou non. Mialy et Santatra effectuent ensuite un retour d’entretien à l’équipe du PPER, mais pas nécessairement sur l’intégralité des échanges : certains peuvent rester confidentiels, si les thérapeutes ne jugent pas important de les transmettre, ou à la demande de l’enfant.

Quel bilan côté psychologues ?

A l’issu de ces interventions, nous avons demandé à Mialy quel bilan elle tire de ces interventions, menées depuis près d’un an et demi auprès des équipes du PPER et six mois auprès des enfants du CHT.

“Du côté de l’équipe, je commence à voir quelques signes d’utilisation de la CNV : c’est super, parce que je sais que ce n’est pas une méthode facile à mettre en place au quotidien. En ce qui concerne les enfants, les changements prennent plus de temps. Mais par exemple, lorsque j’étais présente au CHT pour l’activité musique il y a deux jours, j’ai constaté qu’ils étaient plus calmes qu’auparavant.”

Et qu’en pensent les équipes du PPER ?

Quel bilan tires-tu des interventions menées par les psychologues ? Constates-tu des changements dans ton comportement ou dans celui des enfants ?

Noro, coordinatrice du PPER :

Ces interventions nous font changer notre approche aux enfants : au lieu d’être dans le jugement d’un comportement et de s’énerver, on cherche d’abord à le comprendre. C’est dans un deuxième temps, seulement, que l’on se met à travailler dessus. Demander des détails, repartir de la situation de l’enfant, comprendre son passé pour mieux analyser son comportement aujourd’hui. Et travailler sur un cas particulier peut ensuite servir à la compréhension d’autres cas.

Ce type de formation et d’intervention me paraît essentielle au métier d’éducateur et dans notre action auprès des enfants. C’est pour cela que j’insiste pour qu’à chaque formation, toute l’équipe du PPER soit présente, aussi bien les éducateurs que les AS.

Lorsque l’on intègre un nouvel éducateur, il faut revenir sur des notions déjà abordées… Ce qui n’est jamais inutile, cela dit ! Mais ce n’est que lorsque l’équipe aura un peu plus d’ancienneté que nous pourrons constater de réels changements. Nous souhaiterions augmenter la fréquence d’intervention des psychologues au CHT, pour mener davantage d’entretiens avec les enfants : la demande de financements est en cours. La difficulté, c’est qu’il y a peu de psychologues à Antsirabe ; et Mialy et Santatra sont également engagés auprès d’autres associations.

Arsène, éducateur :

Ce travail avec les psychologues m’aide à mieux connaître les enfants et je sens que la communication avec eux est plus facile. En entretien avec un enfant, j’arrive à appliquer certains outils de la CNV… C’est lorsqu’il y a beaucoup d’enfants que cela se complique ! Pour l’instant, je remarque peu de changements chez les enfants. Mais c’est normal que cela prenne du temps et tous n’ont pas encore pu passer en entretien avec les psychologues. Il faut être patient !

Marina, éducatrice :

Ces formations m’aident beaucoup dans mon travail avec les enfants ! Elles me donnent des outils pour mieux comprendre les comportements de chacun et essayer d’améliorer ceux qui doivent l’être. Pour aider les enfants à avancer. Sans cette formation, j’aurais fait a ma façon, qui n’aurait pas forcément été la bonne : aujourd’hui, j’ai plus d’assurance.

J’ai pu constater des changements dans ma communication avec Jonas*, en particulier. Lors d’une discussion tous les deux, j’ai réutilisé les techniques de CNV : sa manière de s’adresser à moi était complètement différente, il n’était plus comme avant, agressif et sur la défensive, mais beaucoup plus calme !

*Les prénoms ont été modifiés.

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