On vous parle souvent du Centre d’Hébergement Temporaire (CHT), des activités, des bénéficiaires, et de nos actions. Avec cet article, nous avons souhaité donner la parole aux enfants. Comment appréhendent-ils le CHT ? Que préfèrent-ils ? Pour en savoir plus, je (Gauthier) suis allé à la rencontre des jeunes bénéficiaires de Grandir à Antsirabe qui ont répondu à mes questions avec une belle sincérité ! Tous ont vécu dans la rue pendant une période plus ou moins longue et ont fini par rejoindre le CHT.

Un début de soirée comme les autres

Jeudi 12 mars 2020, Antsirabe. Alors que le soleil se couche, le premier étage du CHT s’agite : les enfants sont rentrés et c’est le début de la soirée. Ils jouent ensemble, dans une ambiance chaleureuse. Il y a des Mikados, des puzzles, du coloriage, des cartes, bref tout ce qu’il faut pour occuper les jeunes bénéficiaires.

Je connais la plupart d’entre eux car il est fréquent de les croiser entre midi et 14h. C’est l’occasion de jouer ou de discuter un peu. Ma présence, bien qu’inhabituelle, ne semble donc pas les perturber plus que ça !

J’attends que les éducateurs terminent leurs activités pour commencer l’entretien. Ce soir-là, c’est Romain, en stage, qui mène la danse. Au programme : projection d’un diaporama sur la Terre et les volcans. Les enfants sont absorbés par les images qui défilent et ont parfois du mal à lever la main pour s’exprimer ! 

activité au CHT
Atelier BD au CHT

Le CHT, c’est quoi pour les enfants ?   

Pour réaliser l’entretien, Rivo était chargé de traduire les questions en malagasy.
Pour mettre tout le monde à l’aise, on commence par une question facile.

Pour des raisons d’anonymat, le prénom des enfants a été modifié.

“Racontez-nous, qu’est-ce qu’on fait au Centre d’Hébergement Temporaire ?”

On fait le ménage tous les matins et tous les soirs. Si on refuse de le faire, on est puni parce que le but, c’est d’apprendre aux enfants à vivre en communauté ! Et aussi, on est bien au chaud le soir parce qu’on a des couvertures, ce n’est pas comme quand on dort dans la rue, au bord de la route…

Soa

Ici au CHT, les éducateurs apprennent aux enfants à bien se comporter, à ne pas dire de grossièretés et à ne pas faire de bêtises. Il ne faut pas essayer d’échapper au ménage comme certains enfants le font.

Hery

“Qu’est-ce que vous aimez le plus au CHT ?
Et qu’est-ce que vous n’aimez pas ?”

J’aime comment on est éduqués au CHT, c’est complètement différent de ce que j’ai connu dans la rue. Par contre je n’aime pas les disputes entre les enfants, surtout quand certains refusent de participer aux tâches ménagères. Parfois ils se blessent entre eux et après c’est aux éducateurs de s’expliquer…

Jean

Ce que j’aime le plus c’est le fait qu’ils (les éducateurs) m’aient sorti de la rue et qu’ils ont même réussi à m’apprendre à laver mon linge ! Avant, c’était quelque chose que je n’avais pas du tout envie de faire. Mais je n’aime pas quand les enfants se disputent, se mêlent des affaires des autres ou refusent de participer au ménage.

Lova

Ce que je préfère au CHT, c’est que je peux aller à l’école et que je peux participer aux activités. J’aime aussi qu’on puisse prendre une douche tous les soirs et qu’on mange bien ! Et le matin je peux prendre un petit déjeuner et retourner à l’école !

Soa

En savoir + : Réapprendre à vivre en communauté

Le CHT permet aux enfants de retrouver un mode de vie sain. Chacun doit se doucher, se laver les dents, laver son linge… Les éducateurs incitent également les enfants à retrouver le chemin de l’école en organisant des séances de soutien scolaire. Beaucoup d’enfants considèrent ce cadre comme une chance.

La rue conduit les enfants à subir un processus de désocialisation : les repères et les codes fondamentaux disparaissent et sont remplacés par d’autres. C’est surtout la logique de survie qui s’impose dans la rue qui entraîne ce phénomène.

Les enfants deviennent très attachés au territoire dans lequel ils se sont réfugiés. D’abord car il offre des opportunités économiques (mendicité, petits boulots…). Ensuite car il fait naître un sentiment de sécurité. Les enfants des rues se réunissent en groupe organisé. Chacun a un rôle précis et cette situation conduit à l’émergence de liens sociaux affectifs.

Au CHT, les éducateurs tentent de (ré)apprendre aux enfants venus de la rue à évoluer dans une communauté plus adaptée à leur situation. L’objectif est donc de recréer un cadre qui vienne se substituer à celui de la rue. Afin que chacun retrouve un rôle au sein du groupe, les enfants doivent participer aux tâches de la vie quotidienne. Pour recréer une logique de groupe, les éducateurs organisent des activités visant à recréer du lien affectif. Malheureusement, certains de ces jeunes ont passé beaucoup de temps dans la rue et ont conservé de mauvaises habitudes. Suivre des règles n’est pas simple. C’est pourquoi des altercations ont parfois lieu !

Hygiène Madagascar enfants

Le CHT, pourquoi ?

Arsène (le responsable du CHT) prend le relais et traduit les questions aux enfants.

“Pourquoi es-tu venu au CHT?”

Je suis au CHT parce qu’avant, je dormais dans la rue. C’est la maraude (Équipe Mobile d’Aide) qui m’a trouvé et m’a ramené ici !

Daniel

Je suis déjà venu pas mal de fois au CHT et là, je suis revenu parce que j’ai quitté mon petit boulot à Antananarivo mais aussi parce que mon père a une nouvelle compagne. Je n’ai pas du tout aimé vivre avec elle donc j’ai préféré revenir ici !

Jean-Charles

Je veux retourner à l’école et avoir un toit. Je ne veux plus mourir de froid dans la rue… J’aime habiter au CHT parce qu’on y mange bien et qu’on est traité comme tous les autres enfants.

Soa

“Depuis que tu es arrivé, qu’est-ce qui a changé chez toi ?”

Ici j’ai appris à devenir propre ! Je n’ai plus froid comme dans la rue. Je dors dans un lit mais plus au bord de la route…

Daniel

J’ai appris beaucoup de choses au CHT et c’est pour ça que je n’ai vraiment pas envie de le quitter. C’est ici que j’ai appris ce que c’est que de laver son linge, faire la cuisine, se laver, s’entraider, ne pas se disputer avec ses amis mais s’expliquer…

Jean-Charles

Je suis moins têtu et moins insolent. Je suis plus propre aussi alors que dans la rue, j’étais tout le temps couvert de saletés.

Tantely

Depuis que j’habite au CHT, plein de choses ont changé dans ma vie ! Le soir je dors au chaud et je dors bien. Il y a des gens qui me protègent : je n’ai plus peur comme avant. Dans la rue, j’avais peur de la police qui nous rabrouaient même quand on ne faisait rien de mal. Mais maintenant, j’ai des éducateurs et je suis même retourné à l’école. J’ai aussi ma propre couverture alors qu’avant, dans la rue, on me poursuivait et on me la volait. Tout ça c’est grâce au CHT et je les remercie pour ça.

Soa

En savoir + : Satisfaire les besoins primaires de l'enfant

Lorsqu’ils sont dans la rue, les enfants ne peuvent pas toujours satisfaire leurs besoins primaires. Il est en effet compliqué de s’y nourrir correctement, d’y dormir sereinement et de s’y sentir en sécurité.

Le CHT a d’abord comme objectif de satisfaire ces besoins primaires de l’enfant.

Être en sécurité

Les violences qu’ils subissent peuvent être physiques (agression, racket, viol) ou psychiques (indifférence, rejet, stigmatisation). Elles ont lieu au sein du groupe d’enfants ou dans le cadre des relations avec les adultes qu’ils côtoient.

Le CHT est sécurisé grâce à la présence des éducateurs et du gardien de nuit. Les enfants n’ont donc pas à craindre une quelconque menace et peuvent évoluer sereinnement.

Se nourrir correctement

Pour se nourrir, les enfants des rues fouillent dans les poubelles, réclament des restes auprès des restaurateurs, mendient dans l’espoir de récolter un peu d’argent. Autrement dit ils se nourrissent quand ils le peuvent et n’ont aucune sécurité alimentaire.

Les enfants bénéficiaires peuvent manger matin, midi et soir grâce à Josiane et Claudine, les cuisinières de l’association. Les repas proposés permettent à l’enfant de retrouver une alimentation saine et propice à leur bon développement.

Bien dormir

Le sommeil est également très difficile puisque beaucoup dorment dans des sacs au marché ou au bord de la route. Il est fréquent que les enfants subissent des violences dans ces moments de vulnérabilité.

Au CHT, ils ont également la chance de pouvoir dormir au chaud, dans un lit, puisqu’on y trouve plusieurs dortoirs.

Une hygiène de vie adaptée

Les éducateurs ont aussi pour mission de permettre à l’enfant de retrouver un rapport à son corps plus sain. Ils accordent donc une importance particulière aux soins médicaux et psychiques (mise en place réguliers d’entretiens avec un psychologue).

Ils aident également les enfants à retrouver une meilleure hygiène de vie. La douche quotidienne, les brossages de dents, l’interdiction de consommer des substances psychoactives et l’éducation sexuelle sont des moyens qui permettent à l’enfant de retrouver confiance en lui et de se sentir bien dans son corps. De nombreuses sensibilisations sont organisées tout au long de l’année.

Néanmoins certains ne sont pas encore prêt à quitter ce monde et les libertés que la rue leur propose. Dès lors, certains multiplient les allers-retours au CHT. Le processus de réintégration n’est donc pas linéaire : c’est un travail continu d’accompagnement de l’enfant. 

Foot à Madagascar Antsirabe enfant
20200117 - projet agriculture biologique Madagascar

On termine par des questions plus légères !

Si tu étais Président du CHT, qu’est-ce que tu ferais ?

Si j’étais président du CHT, j’aiderais les pauvres… J’éduquerais aussi les autres enfants pour qu’ils deviennent des gens bien et je les enverrais à l’école.

Daniel

Si j’occupais cette fonction, tous les enfants du CHT auraient leur chambre et participeraient aux tâches ménagères. Ils seraient aussi sages et obéissants, et iraient à l’école comme maintenant !

Jean-Charles

Si j’étais président du CHT, je ferais en sorte que tous les enfants soient sages et qu’ils ne se disputent pas. Ceux qui se disputent, je les enverrais au centre correctionnel pour enfants ! Et quand ils reviendront au CHT, ils devront être sages ! Je travaillerais dur parce qu’être président, c’est une grande responsabilité. Il faudra aussi que je sois sage parce que mon objectif, c’est de devenir éducateur.

Soa

Que penses-tu des éducateurs ?

J’aime tous les éducateurs, sans distinction… Je les aime tous parce qu’ils font tout leur possible pour répondre à nos demandes. Du coup, quand je fais quelque chose, je fais aussi de mon mieux pour aller jusqu’au bout parce qu’ils font tout pour qu’on ne manque de rien. Par exemple, quand tu n’as pas de vêtements, les éducateurs font tout pour que tu en aies. Donc quand on me demande de participer au ménage, eh bien je le fais.

Lova

J’apprécie tous les éducateurs du CHT parce que c’est grâce à eux que je suis sorti de la rue. Ce sont eux qui m’ont encouragé à retourner à l’école et s’ils n’étaient pas là, je n’étudierais pas, je serais dans la rue, je dormirais au marché… Du coup, je les aime tous !

Hery

Soa insiste… Il veut une autre question !

 

Si tu pouvais être un super-héros, qui serais-tu ?”

Oui, oui, oui ! Si j’étais un super-héros, je serais l’un des 4 Fantastiques, Spiderman ou Superman parce qu’ils sont forts et savent se battre… Si je voyais une personne se faire agresser, je pourrais venir à son secours.

Soa

Si j’étais Flash, je sauverais les gens en détresse. Et si j’étais Iron Man, il n’y aurait ni conflits ni personnes alcooliques* sur cette terre.

Tantely

*Beaucoup d’enfants sont partis vivre dans la rue en raison de l’alcoolisme de leur(s) parent(s).

Un grand merci aux éducateurs qui ont rendu possible cette série de questions et à Claire pour la traduction des propos recueillis. 

Pour mieux comprendre la situation des enfants des rues, consultez nos clés de compréhension ! ⬇️

 

Clé de compréhension #9 : Vie en rue et modification du rapport au corps

La modification du rapport au corps peut débuter avant l’arrivée en rue, suite à certains événements (ex : violences physiques ou sexuelles) (…)

Clé de compréhension #8 : Vie en rue et modification du rapport à l’autre

La 2e stratégie de survie d’un enfant lorsqu’il arrive en rue est le regroupement.
Comme nous avons déjà vu dans la clef de compréhension n°3, la formation de ce groupe implique la définition du rôle de chacun dans le groupe (= une nouvelle identité) et la mise en place de lien d’exploitation en échange de la sécurité.

Clé de compréhension #7 : vie en rue et modification du rapport à l’espace

En arrivant dans la rue, le jeune s’installe dans un territoire qu’il va identifier comme un endroit sécuritaire. Mais petit à petit (…)

Clé de compréhension #6 : Vie en rue et modification du rapport au temps

Dans la rue, la cassure des rythmes vitaux amène à un temps éternisé : la notion du temps est perdue, il n’y a pas d’événements présents ou futurs pour marquer le temps. L’horloge biologique est déréglée (…)

Clé de compréhension #5 : Le processus de désocialisation

Dans la rue, les repères et codes fondamentaux se déconstruisent, d’autres codes les remplacent. C’est le processus de désocialisation…

Clé de compréhension #4 : La rue, un contexte de violences

Les enfants de la rue, ayant mis en place des stratégies pour survivre en rue (Cf Clé de compréhension 3), font face à différentes formes de violences. Ils sont exposés et vulnérables au monde de la rue. Ces violences sont de plusieurs types (…)

Clés de compréhension #3 : Survivre en rue ?

En arrivant en rue, le jeune va mettre en place des stratégies de survie : une stratégie liée au territoire ainsi qu’une stratégie liée au groupe…

Clés de compréhension #2 : Pourquoi sont-ils dans la rue ?

Pourquoi les enfants de la rue sont-ils dans la rue ? Il s’agit souvent de vécus traumatiques familiaux de différentes natures :

Clés de compréhension #1 : Qui sont les enfants de la rue ?

Il existe 3 catégories d’enfants des rues qui représentent chacune une problématique différente…

Les enfants du Centre d’Hébergement Temporaire d’Antsirabe racontent…